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Culture Manga : Toulouse s'anime

Tour à tour jugée trop violente ou trop naïve, la bande dessinée japonaise a affronté polémique et dénigrement dans les années 90 pour être aujourd'hui largement plébiscitée en France. Au point de trôner sans rougir aux côtés des autres références de la culture pop et geek. Mais la vitalité de la scène manga est-elle aussi forte à Toulouse qu'ailleurs ? Éléments de réponse. | Paul Muselet

Culture Manga : Toulouse s'anime


7 Rue Romiguières. Particulièrement riche, complet et diversifié, le rayon manga de la librairie Bédéciné laisse rêveur. Pour Aurélien , responsable de cette (imposante) partie du magasin, le succès du genre continue de s’inscrire dans la durée : « certains pensaient que le manga n’était qu’un effet de mode. Mais cela fait 30 ans que ça dure, et la clientèle continue d’évoluer ! Le genre s’est petit à petit extirpé des clichés avec des mangas comme Death Note, qui dépassent largement le côté adolescent présent dans des classiques comme Naruto ou Dragon Ball Z ». Les Français seraient même les deuxièmes consommateurs de manga au monde après le Japon, devançant de loin le marché américain.

Si l’argument générationnel peut en partie expliquer cette popularité (les nostalgiques se souviendront de l’impact du Club Dorothée, ayant diffusé des animés comme DBZ et Les Chevaliers du Zodiaque à la fin des années 80), le manga serait également calibré pour être accessible au plus grand nombre. C’est en tout cas l’avis de Mehdi El Kanafi, co-fondateur des éditions toulousaines Third, spécialisées dans l’analyse de l’art du jeu-vidéo : « le manga s’adapte très bien au public auquel il se destine. La différence avec la BD franco-belge se situe dans le découpage de l’action. Il y a plus de gros plans centrés sur les personnages, avec davantage de mouvement et d’action. On peut parler d’un pont entre BD et storyboard de cinéma ». Autre raison invoquée par son confrère Clovis : les passerelles évidentes entre manga et jeu-vidéo japonais, vecteurs d’une diffusion importante auprès du grand public. « Les joueurs de console ont été habitués à une esthétique. Cette sensibilité du jeu-vidéo de rôle, on la retrouve dans le manga. Certaines adaptations sous licence manga ont également incité la plupart des joueurs à se plonger dans les ouvrages d’origine ».







Manga & culture pop

L’incarnation locale de cette porosité entre différents médias, participant à la diffusion de la pop culture japonaise, c’est le salon Toulouse Game Show. Événement phare au niveau national pour les fans de jeux-vidéo, de manga et de science-fiction, le TGS attire chaque mois de décembre plus de 50 000 personnes au Parc des Expositions. Une question demeure : si la fréquentation du salon ne cesse d’augmenter, peut-on imputer ce succès à la popularité du manga en tant que tel ? Designer toulousaine et adepte du cosplay, Camille Boulestin, y voit plutôt un attrait pour la culture geek au sens large, où le jeu-vidéo dominerait les débats : « même si on la retrouve de façon indirecte, la partie manga reste assez limitée au TGS. Il n’y a pas de stand de jeunes créateurs par exemple. Juste un espace dédié à la vente d’albums. Mais ce sont des volumes que l’on trouve déjà en librairie ! ».

Plutôt bien servie en termes d’événements généralistes englobant la culture du manga, la communauté toulousaine souffrirait d’un manque de rendez-vous plus spécialisés. Pour la dessinatrice Morgane « Arsenia » Guichard, ce diagnostic découle avant tout d’une carence au niveau de la création locale. « À Toulouse, on trouve très peu de mangakas (auteurs de manga, Ndlr). Je pense que c’est aussi pour cela que contrairement à d’autres villes françaises, il n’y a pas de fanzine, de salon ou de festival entièrement dédié au genre ». Attirant tous les regards depuis le succès de la série Radiant, l’épopée du mangaka toulousain Tony Valente (voir encadré) fait indiscutablement figure d’exception. Du moins pour l’instant…




Le saviez-vous ?
Résidant actuellement à  Montréal, le Toulousain Tony Valente est le premier auteur français à  avoir été édité au Japon pour son manga Radiant. Comble de la  consécration : la chaîne nippone NHK a récemment annoncé que la série  allait être adaptée en dessin animé !




École internationale

Une nouvelle structure destinée aux auteurs professionnels pourrait bien changer la donne. La récente ouverture de l’École Internationale de Manga (EIMA) sous l’impulsion de Claire Pélier, ex-professeur d’arts plastiques, est rapidement devenue la plus grande spécificité toulousaine en matière de manga. Contrairement à la plupart des écoles proposant des cours dans une optique « loisirs » (comme à Toulouse Manga, succursale de l’EIMA toujours opérationnelle au quartier des Amidonniers), celle-ci a vocation à former au métier de mangaka.

Un véritable défi aux vues des exigences d’un format dominé par le marché nippon. Pour Claire Pélier, la seule façon de rivaliser est de maintenir un niveau d’exigence particulièrement élevé aux côtés de professeurs japonais. « Nakashima Sensei s’occupe de l’intégralité des cours de manga. Nous proposons une formation complète tout en familiarisant les élèves aux métiers qui gravitent autour de la pratique, afin d’offrir le plus de débouchés possible. Nous recherchons l’excellence, notre objectif n’est pas de faire du chiffre. À l’heure actuelle nous refusons 60% des postulants. Nous prenons uniquement les élèves en qui nous croyons ! ».
Les places ont beau être chères, le stage de sélection de 5 jours organisé par l’école attire chaque année plus d’une centaine de postulants, comptant bon nombre d’étudiants étrangers. Si l’ambitieuse école est encore jeune, elle insuffle un élan ayant vocation à attirer les futurs talents du manga de demain : « nous nous efforçons de faire de Toulouse la capitale française du manga. La ferveur créative et culturelle présente dans la ville autour de ce média ne demande qu’à se développer, et beaucoup de projets devraient bientôt se concrétiser ». Là encore, la question de la production manga (opérée sur place, et non à l’étranger) s’annonce centrale.

Pour Mehdi El Kanafi des éditions Third, impossible d’imaginer le développement d’une telle dynamique sans véritable structure éditoriale locale spécialisée. « Ce qui fait la différence dans le rayonnement d’une ville, c’est la production. À Lille il y a déjà les Éditions Ankama. À Paris il y a Ki-oon. Ces deux maisons ont généré une production d’ouvrage en interne avec des mangakas français ». Ouverte il y a à peine deux ans, l’École EIMA pourrait être le détonateur tant attendu, faisant de Toulouse une des places fortes des aficionados de manga. Plus qu’un album one-shot, l’histoire entre le public toulousain et la bande dessinée japonaise a donc tout l’air d’une série… en cours.





3 questions à…. Reno Lemaire
| auteur de la série Dreamland




Véritable précurseur du manga français depuis 2006 avec la série Dreamland, le Montpelliérain Reno Lemaire a montré qu’il était possible de devenir mangaka professionnel tout en se différenciant du modèle japonais.


Dans quel état d’esprit as-tu créé l’odyssée Dreamland, il y a 12 ans ?

Je fais de la BD depuis tout petit, c’est mon rêve depuis que j’ai 7 ans. J’ai développé l’idée de Dreamland en 2004, je l’ai présentée à l’éditeur en 2005, et la série est sortie l’année suivante ! Je croyais en son potentiel, mais je ne faisais vraiment pas de plan sur la comète. Cela me semblait juste logique de faire du manga, car j’aime particulièrement la culture japonaise.


As-tu cherché à développer une spécificité française par rapport au manga japonais ?

Le concept de Dreamland, c’est de se plonger dans le monde des rêves une fois la nuit tombée. Et pendant la journée, l’action des personnages s’ancre dans le réel. Pour marquer cette dualité, j’ai dessiné le décor que j’avais sous les yeux à Montpellier. Comme il s’agit d’un manga, beaucoup de personnes y voient un côté « atypique », mais ce qui domine dans mes albums, c’est la simplicité, la recherche d’authenticité et l’absence de calcul. Mon style de dessin, c’est la même chose : il reflète toutes mes influences. D’ailleurs dans ma bibliothèque, il y a autant de BD que de mangas !


Tes lecteurs sont-ils principalement des amateurs de manga ?

En proportion, ils sont certainement plus nombreux, mais il y a vraiment de tout. Certains me disent aussi que je suis le seul manga qu’ils lisent ! C’est dommage, car le manga n’est qu’un format. Le plus important, c’est d’être bien conseillé par son libraire. Il y en a pour tous les goûts !