Clutch #146 | nov. 26
Jenna Rozz
Jenna Rozz
Florissante, bouillonnante de créativité, la scène drag ne cesse de s'étendre à Toulouse dans des lieux et des formes inattendues. Boostée, entre autres, par le phénomène Drag Race, elle n'en garde pas moins son aspect underground et revendicateur, prête à envoyer valser toutes les normes et les genres.
Nicolas Mathé
Iels sont partout ! Dans les bars de quartier comme dans les grosses salles de concerts de la ville, dans les festivals branchés aussi bien que dans les soirées techno ou metal, dans les brunch des établissements bien sous tous rapports et même... dans nos campagnes (voir encadré). Plus qu'un phénomène, le drag est désormais à Toulouse une lame de fonds qui défonce une à une les portes de placard. « Le chemin parcouru est beau, quand j'ai commencé il y a huit ans, on était encore vus comme des freaks. Aujourd'hui, il y a de plus en plus de lieux qui s'ouvrent au drag et surtout, la diversité de ces lieux est toujours plus grande », se réjouit Coco Damoiseau, artiste dont la trajectoire personnelle incarne bien l'émancipation progressive des drags. Elle fait en effet partie des pionnières de la scène toulousaine aux côtés, notamment, des membres du collectif La Madone (Mikaa Rambar, Elliot Des Adelphes, Belladonna). Influencée par l'émission américaine RuPaul's Drag Race, et en particulier par Sasha Velour, personnage au goût prononcé pour les arts visuels, Coco Damoiseau naît dans le milieu de la fête, avec sa meilleure amie Shanna Banana, dans des lieux estampillés LGBT comme le Bear's, le G-boy ou le Lime. Et, bien sûr, dans les soirées Gayguette et au Kalinka. Deux espaces vitaux qui permettent à de nombreuses performeuses de prendre confiance et s'épanouir artistiquement. Dans ces cocons, Coco Damoiseau trouve sa voix drag, empreinte de poésie, sans limite. Parée à repousser les frontières et devenir une des premières à « apporter le côté mainstream du drag dans les bars » où ses shows trouvent rapidement un fort écho. « On vit au quotidien dans des carcans qui nous étouffent, alors quand on voit une créature arriver avec l'envie de donner un sentiment de liberté, ça se ressent et c'est contagieux, c'est un souffle que tu te prends en pleine gueule », explique celle qui officie aujourd'hui entre autres au Pirouette pour une soirée mensuelle ou aux Munitionnettes pour les brunch drag.
ON VIT AU QUOTIDIEN DANS DES CARCANS QUI NOUS ÉTOUFFENT
Les digues ont bel et bien sauté et on assiste à un déferlement, que ce soit dans les formes proposées ou le profil des protagonistes. Drag king, drag queen, drag queer, créatures... Même si chacun a son histoire et ses singularités, il règne plutôt à Toulouse une ambiance « gender fuck » qui permet à des « ovnis » de se faire une place. C'est ainsi que se définit Jane Tenic, en raison de sa particularité dans le paysage : elle est une drag queen femme cisgenre. Comme de nombreuses artistes, son éclosion tient autant de la libération personnelle que de la revendication politique. Les deux étant quasi indissociables dans l'univers drag. « J'ai subi une opération pour perdre du poids et l'art du drag m'a non seulement permis de me réapproprier mon corps tout au long du processus mais aussi de me reconnecter au chant et à la danse, des passions de l'enfance oubliées à l'âge adulte. Je me suis donnée le droit d'être différente, d'accepter ma queerness et de me sentir faire partie d'une communauté que je n'avais jamais eu », confie-t-elle. Celle qui revendique le fait d'être la première drag queen à s'être produite sur la scène du Hellfest est également une organisatrice de soirées très active à Toulouse. Sa dernière création : Hysteria, une soirée 100 % féminine pour refuser les rapports de domination, s'est déroulée en octobre dernier au Flashback Café, autre lieu central du drag toulousain.

DRAG TIME
Pour célébrer cette richesse de pratiques et d'identités, une exposition collective de photos a été montrée dans six lieux de la ville de septembre à octobre. L'initiative de Pandore de Minuit : « L'idée était de montrer l'ampleur qu'est en train de prendre la discipline. Depuis 5 ans, j'assiste à beaucoup d'événements et il y a vraiment des concepts très différents pour tous les goûts. Il y a bien sûr un effet Drag Race, un engouement pour les paillettes, mais je voulais aussi montrer qu'il y aura toujours dans le drag un côté politique. Même s'il peut y avoir des divergences d'opinion ou que les drag king sont un peu moins visibilisés, on se bat contre toutes les discriminations, les drags sont les porte-parole des luttes LGBT ». Elle-même est entrée en drag à un moment de sa vie où elle se sentait « au point mort ». La révélation vint d'un spectacle au Kalinka. Dans la semaine, elle élaborait sa drag mystique et dark, fidèle à sa culture punk metal. Des esthétiques que l'on n'associe pas spontanément à l'aspect queer. « Au niveau musical, je ne me retrouvais pas trop dans les shows, c'est pour ça que j'ai crée ma soirée Drag'n'roll à l'Engrenage. La scène punk est par essence ouverte d'esprit et engagée, la rencontre avec le drag s'est faite de manière très naturelle ».
LE DRAG EST POPULAIRE ! C'EST LA MISE EN SCÈNE DE L'URGENCE, ON PEUT MONTER DES SHOWS EN 48H (...) C'EST UNE RÉPONSE À CE QUI SE PASSE AUTOUR DE NOUS, AU CLIMAT AMBIANT ASSEZ PESANT
Les personnages drags comme prolongement poétique et politique, « une célébration de soi », c'est aussi la théorie de Liv Belluggio, artiste performeuse et hyperactiviste, cofondatrice de La Maison Clinquante avec Elliot Des Adelphes. « Mon alter ego est une recherche alternative de masculinité. Dans le drag king, il y a de fait une dénonciation de la virilité toxique, de l'oppression patriarcale. Mais on peut aussi représenter une masculinité saine, jouer sur les codes du lover sexy tout en étant très à l'aise avec le consentement », assure Liv Belluggio. Ouverte à tous les types de drag depuis 2022, La Maison Clinquante occupe déjà une place importante dans le paysage avec ses actions globales qui reposent sur trois grands axes : l'événementiel, à travers notamment des scènes ouvertes à La Gougnotte, la production de spectacles, et la transmission. Le collectif propose ainsi des ateliers à la MJC Roguet qui ne désemplissent pas. Un public de plus en plus hétéroclite trouve là un endroit de liberté artistique queer. Lypsinc, choix des chansons, strip, désirabilité de son propre corps, costumes, make up, postiche, musique, mix... Les ateliers explorent toute la panoplie du drag. « Le tout, à des tarifs MJC, politiquement, c'est fort », souligne Liv Belluggio. Pour cette dernière, les raisons de ce succès ininterrompu sont doubles, voire triples : « D'abord le drag est populaire ! C'est la mise en scène de l'urgence, on peut monter des shows en 48h, pas besoin d'années de conservatoire, d'être choisi par l'élite. Ensuite, le drag est une réponse à ce qui se passe autour de nous, au climat ambiant assez pesant ». Enfin, tout le monde s'accorde sur l'importance de Drag Race France dans cet essor. L'émission diffusée sur France TV est un vrai phénomène, qui, forcément, ne va pas sans son lot de problématiques, comme le rappelle Lady Dune, artiste associée à La Maison Clinquante, performeuse drag queer/créature et Dj : « Drag Race entraîne une forme de starification et donc de gentrification. La scène queer est extrêmement blanche et je trouve qu'elle manque d'antiracisme, il y a une tendance au discours lisse et au pinkwashing », déplore-t-elle.
DRAG À PART
Si le drag n'échappe pas aux biais sociétaux et qu'il s'y recrée des « oppressions systémiques », Liv Belluggio estime tout de même qu'à Toulouse persiste une vision collective fidèle aux origines du drag, liée à l'histoire des « maisons ». En sensibilisant à l'importance d'appartenir au réseau du spectacle vivant plutôt que de passer par l'autoentrepreneuriat, en participant à la création d'un syndicat européen pour visibiliser les drags dans les conventions collectives, Liv Belluggio et la Maison Clinquante ne sont pas étrangers à cet état esprit. « Dans certaines villes, les king et queen ne se mélangent pas, ici on a créé des passerelles et il y a plus d'intermittents qu'ailleurs ». Comme pour d'autres disciplines victimes de leur succès, à Toulouse en tout cas, les acteurices du drag assurent la cohabitation possible entre vitrine grand public et scène underground. « Voire trash », précise Coco Damoiseau : « Les viewing party c'est bien mais il faut surtout voir des shows en live. Et donc continuer à amener du drag là où on ne l'attend pas. Partout ».
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QUEER DES CHAMPS
Preuve de son utilité publique, la totalité des interlocutrices sollicitées pour cet article ont spontanément mentionné l'association Queer des champs comme indispensable dans le paysage. Basée à Bram dans l'Aude, elle a été créée en 2025 pour lutter contre l'isolement LGBTQIA+ en milieu rural. En plus du festival et autres événements qu'elle organise, l'asso intervient aussi en milieu scolaire. De nombreuses drags de la scène toulousaine participent à ses actions et une soirée de soutien a eu lieu en septembre dernier au Flashback. | queersdeschamps.fr