Les plans Clutch du Weekend Clutch

MONA GUBA : La rose dans le désert

Publié le 29/09/2026

Mona Guba a vingt-six ans, une éducation multiculturelle qui infuse tout ce qu’elle raconte, et un album, Un Bon Freestyle, sorti le 11 septembre, compilant les productions faites lors de l’émission Un Bon Moment de Kyan Khojandhi. Une voix qui reste posée même quand elle porte quelque chose de tranchant. Interview avant sa venue à Toulouse dans le cadre des soirées R.A.P. Rythm & Poetry de la Cave Po'.

Propos recueillis par Sarah Simeon

Comment te sens-tu avec la sortie de ce nouvel album ? 

Je suis très contente et en même temps ça ne me fait pas grand-chose. Tous les morceaux sont déjà sortis, il n’y a aucune surprise. Je sais déjà quels morceaux ont marché, je connais les répercussions qu'ils ont eues. Tout est un peu acquis, même pour la promo, et pour la façon dont on a accompagné cette sortie visuellement, parce qu'on savait ce qui allait porter l'album et ce qui le porterait moins. C'est une sortie particulière, mais je suis hyper heureuse de concrétiser une année qui a été vraiment intense.

Une année dure aussi il parait, sans jamais de pose, de repos ? 

Vraiment dure et challengeante, sans jamais me lasser une semaine de répit. Donc à la fois c’est un projet qui contient des freestyles, mais à la fois pour moi c’est aussi une expérience et un challenge qui a été vraiment compliqué à relever et dont je suis très contente du résultat.

Dans beaucoup de podcasts que tu as fait récemment, une question revient souvent, celle du terme "rappeuse".

Il n’y a tellement pas de rappeuses que, dès qu’une femme fait quelque chose qui peut se rapprocher de près ou de loin, ou même de très très loin, du rap, on va tout de suite l’associer au fait qu’elle soit rappeuse, alors que pour un homme, il n’y a pas du tout cette confusion qui se crée.

Un article disait récemment que les femmes, ou les personnes racisées, dès qu’elles commencent à faire du son, on les met tout de suite dans cette case du rap, comme un immense fourre-tout. 

C’est clair. Ça enlève à l’artiste la possibilité de trouver son propre genre. Mais de toute façon, c’est un mixte de misogynie, de racisme, et de plein de trucs qui ne s’appliquent pas aux personnes blanches. Regarde-moi, on me dit que je ne suis pas une rappeuse, on me dit que je ne suis pas une slameuse. C’est un peu le monde à l’envers d’entendre que certains sont rappeuses, mais que moi non, par exemple.

En fait je suis ce que vous voulez, moi je m'en fiche un peu, je fais ma musique


Alors, pour toi, tu es vraiment une rappeuse ? 

En fait je suis ce que vous voulez, moi je m'en fiche un peu, je fais ma musique. Je pense que je fais du rap, parfois je fais des trucs qui ressemblent plus au slam, mais ce n’est pas parce que dans un morceau je slame un peu plus que dans le morceau d'après je ne peux pas rapper, ou chanter, ou faire du blues. Entre slam et rap, pour moi le rap c'est une grande famille qui inclut le slam. Je pense que la confusion vient juste du fait que j'ai un timbre de voix assez posé, et qu'on a l'habitude d'entendre des garçons qui élèvent la voix, parfois qui crient, donc on a associé au rap cette manière de poser sa voix, alors qu'en vrai ce n'est pas que ça. À partir du moment où tu es en rythme, et que tu utilises la musique pour jouer avec tes flows, ça ressemble plus à du rap qu'à du slam, où il y a presque cette dimension poésie. Même si je fais beaucoup attention à mon écriture, je pense que je m'éloigne quand même de la poésie, ou du fait d'être poète. Et tu vois, à la fin du morceau, ça envoie quand même beaucoup niveau flow. Là je ne vois vraiment pas comment on peut dire que je fais du slam.

Avant le rap, tu as fait du kung-fu de haut niveau, en équipe de France. Il faut nous expliquer ça. 

En effet avant le rap, j’étais athlète en équipe de France de kung-fu. Ça prenait une grosse partie de ma vie, au point que je ne faisais que ça. Je faisais des études à côté, mais j’avais des arrangements, on était inscrits sur les listes ministérielles, donc on avait plein d'aménagements pour les cours. C'était mon occupation de la journée, je m'entraînais tous les jours, on faisait des compétitions, des stages, des voyages, comme ce qu'on peut attendre dans le haut niveau.

C’est rare qu’une artiste ait fait des arts martiaux avant. 

Le kung-fu reste un sport peu pratiqué en France, mais je trouve ça logique, parce que c’est quand même de l’expression. Je faisais des textes dans ma chambres et quand j’allais au sport, je ressentais la même chose que quand je rappe. C'était ma manière de décompresser, d'extérioriser, de m'exprimer. Il y a une forme d'art énorme dans le kung-fu, parce que je faisais la partie chorégraphique, on chorégraphiait nos passages. C'est vraiment une forme d'art aussi.

Le kung-fu est un art à la fois offensif et défensif. Ton texte, lui, balance pas mal de chose. Il y a une manière de se libérer et de se livrer là-dedans ? 

Oui, forcément, même si je ne saurais pas le délimiter précisément. C’est une façon d’extérioriser, de se révolter, de ne pas être d’accord et de faire un pas en avant. Je le vois plus comme quelque chose d’offensif. On est plus dans l’action, dans l’un ou dans l’autre. Sur scène, j’ai plus l’impression qu’on est une armée qui va au front plutôt que sur la défensive.

Tu parles beaucoup de ta petite sœur dans tes morceaux, on sent que tu es là pour la protéger, presque pour attaquer avant qu'on la touche.

Ça me touche, j'ai la chance d'être grande sœur, donc c'est un sujet qui m'a toujours touchée, le fait de se protéger entre sœurs, de s'aider. On est une famille soudée sur laquelle on peut compter. Ça a toujours été important.

Votre famille est donc multiculturelle ? Ce morceau Ensemble, semble parler à largement, même à des gens qui ne viennent pas de la culture rap, certains disent ne s'être jamais sentis aussi représentés en l'écoutant.

Tout à fait ! Quand tu vis un peu partout, que tu as de la famille au Maroc, ça a toujours été quelque chose d'induit, d'inné pour nous de vivre ensemble, on ne s'est jamais posé la question. On mange du couscous à Noël, on fait des soirées mafé avec toutes les tantines de ma belle-mère, et on ne s'est jamais dit que c'était bizarre. Donc quand on voit que pour certains c'est un problème, que ça peut être regardé de travers, c'est dur à comprendre. Et justement mon morceau Ensemble part de là, il parle des questions hyper inoffensives et d'une naïveté déstabilisante de ma petite sœur, qui se rend compte que c'est bizarre aux yeux de certaines personnes, alors que pour nous les intentions sont juste hyper pures, pleines d'amour et de bienveillance. Elle (sa petite sœur) participe beaucoup à nous ouvrir le cœur, à nous faire découvrir des trucs, à penser à des choses auxquelles on n'aurait pas pensé. C'est pour ça aussi que les enfants sont adorables et parfois un peu bouleversants, leur naïveté est déstabilisante, elle fait prendre du recul sur des trucs qu'on ne réalisait même pas. Ça amène à nous ouvrir le cœur tout le temps.

On imagine mal une plante pousser dans une bouteille en plastique, un espace qui de base n'est pas fait pour elle. Une image qui vient pourtant à l'esprit en découvrant ton parcours.

Ah ouais, je vois ce que tu veux dire, un peu comme une rose dans le désert. Et je reste persuadée que sans les femmes qui sont passées avant moi, Diam's, Kenny Arcana, plus récemment Chilla, cette bouteille aurait été encore plus petite, aurait été du béton. Ce sont des femmes qui ont marqué la musique, qui ont prouvé à maintes reprises qu'on avait notre place. C'est pas mal, quand même, tout le monde ne peut pas se vanter d'avoir eu l'aide de certaines femmes à l'époque, et même pas forcément que des jeunes femmes.

Notre génération est beaucoup plus autonome, beaucoup plus entreprenante, beaucoup plus ambitieuse que celle d'avant


À la base tu es aussi beatmakeuse. Généralement tu es la seule créditée. Un choix revendiqué ? 

Sur l'album qui sort oui, je suis la seule créditée, autrice, compositrice, mais aussi éditrice, et aussi productrice, au terme financier et au terme de tout ce que ça implique de produire un album. Et c'est important de le revendiquer, pas pour dire regardez-moi je fais tout toute seule, mais juste pour dire que c'est possible, et que les modèles d'entourage d'artistes qu'on connaissait sont démodés, ils ne sont plus vraiment actuels, notamment avec les défis financiers et les réalités économiques de ce que c'est que produire un album aujourd'hui, mais aussi la réalité morale de ce que notre génération a envie de faire. Notre génération est beaucoup plus autonome, beaucoup plus entreprenante, beaucoup plus ambitieuse que celle d'avant, grâce à celle d'avant évidemment, qui nous a ouvert les portes et a commencé à faire bouger les lignes. C'est un sujet dont j'adore parler, parce que s'il y a des femmes qui m'écoutent, je pense qu'elles peuvent se sentir comprises, et peut-être encouragées à aussi prendre les rênes et à entreprendre là-dessus. C'est sûr qu'on se cogne à des murs, à des barrières, mais en même temps on peut aussi les franchir, et on a plein d'exemples autour de nous qui émergent, de femmes qui n'avaient pas de base les cartes en main, et qui ont réussi à faire leur chemin. Je suis très sensible à ça, et très inspirée par toute leur carrière. »

Mona Guba @Etienne Oliveau
Mona Guba @Etienne Oliveau



Cette indépendance, c’est aussi une question de liberté ? 

Forcément, plus tu fais ça toute seule, plus tu es libre, et la liberté, l'autonomie, c'est important, ce n'est pas quelque chose que j'ai toujours eu. J'ai commencé la musique très entourée et peu libre, et j'ai tout de suite été confrontée à ce que ça impliquait, c'est-à-dire que ce n'est pas qu'une question de liberté, plus il y a d'intermédiaires, plus il y a de délais, plus il y a de chances que ta vision se déforme, plus il y a de chances que les egos s'en mêlent, et plus ça coûte cher. Il y a des réalités factuelles d'économie et de timing qui font que, quand tu veux te lancer dans la musique, c'est plus simple au début d'aller vite et que ça ne coûte pas cher, parce que tu vas te planter, donc c'est bien de te planter vite pour vite savoir ce que tu veux faire. C'est bien de ne pas hypothéquer sa maison pour sortir son premier EP, c'est bien de pouvoir financer tout seul avec ses économies ou avec un job alimentaire, parce que factuellement la musique coûte tellement cher que si tu fais rentrer des gens dans la boucle, ce n'est pas possible. Donc il y a cette réalité à laquelle je me suis heurtée assez rapidement, et en fait ça n'a jamais été une volonté de tout faire toute seule par ego, ou par volonté que personne ne touche à mon projet. J'ai au contraire la volonté de m'entourer très vite, mais je sais que ça prend du temps, et je préfère faire grossir mon projet dans mon écurie au maximum, pour ensuite avoir de plus en plus d'arguments pour pouvoir négocier, être maître des négociations, avoir le dessus là-dessus. Cette année j'ai pu discuter des contrats comme je n'avais jamais pu le faire avant, et j'ose même pas imaginer ce que c'est quand tu prends encore plus de poids, tu vois, je pense à une Angèle, une Théodora, ça doit être fun les discussions avec elles, parce que c'est elles qui décident. Mais c'est bien aussi, il faut casser ce schéma, sinon on ne sort pas d'être sous tutelle, même si c'est comme ça partout.

De nos jours c’est encore logique ou raisonnable aujourd’hui, financièrement, de produire un album à l’ancienne ?

Ça n'a plus de sens de dépenser cinquante mille euros pour faire un album, on peut le faire dans sa chambre. C'est un secteur qui coûte cher, comme le cinéma d'ailleurs, mais ça dépend des milieux, ceux qui coûtent cher rapportent aussi beaucoup à côté. Si le milieu tourne, c'est qu'il y en a plein qui y trouvent leur compte, sinon il n'y en aurait pas.

Souvent ta génération est perçue comme étant celle de la débrouille, la génération Z est née avec Internet, avec YouTube, c'est ça le truc, on te plonge comme ça, à grand coup de débrouille-toi si tu peux. Et tu parles d'entraide plutôt que de compétition.

Il y a beaucoup d'entraide entre artistes, je pense qu'il n'y en a jamais eu autant. Avant je pense que c'était plus regardé d'un œil bizarre, d'être fan d'artiste à artiste, ou de s'entraider, de se donner des tips. Peut-être que je suis aussi entourée que de bonnes personnes, mais c'est plutôt un point positif. On s'entraide, on se fait lire nos contrats, on se donne nos contacts, on se donne nos tuyaux, on ne garde rien pour soi, on s'encourage. On n'est pas en compétition, on a décidé que ça n'en était pas une, parce que les acteurs autour de nous essaient de nous mettre tout le temps en compétition. Il y a cette vague d'entraide, de sororité, mais pas que, parce que ça va au-delà du genre, et toutes les discriminations qu'on peut vivre liées à ça nous soudent. On peut y arriver, même seule, même si on n'est jamais vraiment seule, avec un coup de fil on peut demander de l'aide, et on peut en avoir.

On dit de ton écriture qu'elle est sensible, parfois piquante, comme s'il fallait réfléchir pendant des heures, presque une torture mentale. Mais on dirait plutôt qu'elle est impulsive, comme si ton monde était sans filtre et qu'il avait oublié de frapper à la porte avant d'entrer.

Pour ça, c'est plus à toi de me dire, ou aux autres, comment vous me percevez, moi je ne réfléchis pas trop à ce genre de trucs, j'écris quand ça me paraît pertinent, je m'en fiche un peu de le définir. C'est pour ça que je prends toujours avec plaisir ce genre de retour, quand on me dit que c'est piquant, sincère, sensible. Je suis toujours un peu surprise, parce que moi je n'y avais tellement pas pensé. Ce sont les retours qui font qu’on se rend compte de ce qui se passe aussi.

Il y a beaucoup d’émotions dans tes textes. 

Ça, c'est un peu le truc principal pour moi, la musique ça tourne autour de ça, donc après les émotions, peu importe comment elles sont, si elles sont plus de joie que de tristesse, tant qu'il y en a, je pense que c'est le principal. C'est quand même mieux pour donner du corps, dans mon cas.

 Je ne sais pas si j'appellerais ça le pardon, mais plutôt la résilience et la discipline, le fait d'essayer de se couper des choses extérieures qui viennent te ralentir


On sent aussi de la colère, de la frustration pas mal, de la rage parfois, mais aussi une forme de pardon, de résilience.

Moi je ne sais pas si j'appellerais ça le pardon, mais plutôt la résilience et la discipline, le fait d'essayer de se couper des choses extérieures qui viennent te ralentir, qui ne sont pas forcément nécessaires. Je pense à la frustration, à la jalousie, à l'ego, ce genre de choses. Le kung-fu, c'est une pratique très centrée sur toi-même, où tu apprends que la seule réelle compétition, même en championnat du monde, c'est contre toi-même, il ne faut pas espérer que les autres ratent pour gagner, il faut espérer que tout le monde soit au top, et que toi tu sois juste plus au top que les autres. C'est un sport qui te fait remettre en question le fait de se comparer aux autres, ta discipline, ta foi intérieure, ton rapport aux règles, et c'est quelque chose qui me guide dans ma vie, le fait d'essayer de faire preuve de résilience, de faire abstraction des perturbateurs. 

Et ton prochain album, il ira dans quelle direction ? 

Mon prochain album, franchement, c'est que ça, de l'espoir, de la lumière, de la résilience, et le fait d'avancer. On a besoin que de ça en ce moment.

Tu écris un peu comme un récit, de façon très visuelle. Un livre préféré qui t'aurait inspirée ?

J'ai beaucoup lu, et je pense que c'est pour ça que j'aimerais beaucoup écrire des livres, ça ne va pas trop tarder. Je vois vraiment l'écriture comme un récit, qu'elle soit dans un livre, dans un morceau de musique, ou dans un scénario de film. J'ai un peu arrêté de lire ces derniers temps, un peu à contrecœur, je pense que j'ai été trop sur TikTok, et que je n'arrive plus à tenir un livre. Mais dans mon adolescence, j'ai beaucoup lu, et j'ai un livre qui m'a vraiment marquée, Chérub, de Robert Muchamore, une saga, je crois qu'il y en a quatorze, et je les ai tous lus. J'avais le même âge que le personnage principal, un peu comme Harry Potter, tu grandis avec eux, mais avec un auteur beaucoup moins problématique. C'est l'histoire d'un orphelin qui se retrouve dans un campus d'agents secrets britannique, où on forme des adolescents pour intervenir sur des missions. C'était mon rêve d'être agent secrète, j'ai fait un transfert, j'avais l'impression de vivre mon rêve. Je les ai relus il n'y a pas longtemps, et je me suis dit que ça avait un peu mal vieilli. Mais quand tu lis ça à onze ans, plein d'espoir, en train de découvrir les problématiques du monde, ça fait rêver.

Pour la suite, il y a cette date à la Cave Poésie le 27 octobre, et après ?

On passe à Toulouse fin octobre, c'est ma première date en tête d'affiche là-bas, dans une toute petite salle de quatre-vingt-dix personnes, donc je suis contente. On va dire que ce sont les petites graines pour l'année prochaine, parce que l'année prochaine je compte sortir mon réel premier album. L'album des freestyles, c'est un album, mais c'est plus une compilation qui rassemble un type de morceaux, donc ce n'est pas vraiment mon vrai premier album. L'idée c'est de sortir ça l'année prochaine, de faire ma première tournée à mon nom, dans des salles de deux cents places, et pourquoi pas, en fin d'année, selon comment l'album arrive aux gens, en faire une un peu plus grosse, et terminer sur une salle parisienne qui commence à ressembler à quelque chose. Ça serait bien.

Vous aimerez aussi