Clutch #145 | oct. 26
Yoann Penard
Yoann Penard
C'est le sujet universel par essence. On va tous y passer mais face à cette perspective, on est loin d'être tous très sereins. Heureusement, il y a la culture, qui en s'emparant de plus en plus du sujet, nous offre des espaces pour aborder collectivement les questions. Et peut-être, entretenir un rapport plus apaisé, voire festif, avec la mort.
Nicolas Mathé
Comme s'il y avait un vide à combler. Depuis plusieurs années, on a vu débarquer en force des traditions venues d'ailleurs. Halloween, bien sûr, mais aussi le Dia de los muertos, versions bien plus funky de nos célébrations funéraires. Aux alentours de la Toussaint à Toulouse, les sollicitations pullulent désormais avec des soirées déguisées, parfois ultra colorées, où l'on joue à se faire peur. Mais si l'on veut saisir le sens profond de ces festivités au-delà de l'attrait purement visuel, c'est à Ramonville qu'il faut se rendre. Depuis 5 ans, le Kiwi, porté par l'association Arto, organise une vraie Fiesta de muertos. « Il existe au Mexique, et dans d'autres pays d'Amérique centrale, un rapport festif à la mort. Rendues célèbres notamment par le film Coco, ces traditions se répandent avec la mondialisation et les réseaux sociaux et, ici, nous avons eu envie de proposer un espace de découverte culturelle et d'ouverture à partir d'un sujet qui nous touche tous. Notre objectif est d'aller plus loin que le moment festif pour interroger l'impact qu'il a en nous et comment cela fait écho à nos propres origines », souligne Sofia Iturbide Gonzalez, en charge de la médiation chez Arto. Originaire du Mexique, l'initiatrice du projet est bien placée pour observer le gouffre qui sépare les deux cultures en la matière. « Cela n'a rien à voir, en France il y a un côté sombre et triste alors qu'au Mexique, en octobre, les cimetières sont colorés, les gens viennent y pique-niquer, c'est joyeux tout en étant solennel. On fête la vie et surtout, on fête les souvenirs. Dès le plus jeune âge, on apprend des poèmes pour rigoler de la mort, ce n'est plus tabou parce qu'on en parle alors qu'ici, je suis intervenue dans des classes et j'ai senti que le choix des mots est très délicat », observe-t-elle. D'une soirée en 2021, la Fiesta de Muertos du Kiwi est passée aujourd'hui à 5 jours. Et avec cette nouvelle édition (voir p.50) l'événement prend encore plus d'ampleur. Dès le mercredi, en plus de l'Autel des mort.e.s qui permet de déposer des photos ou des offrandes, de nombreux ateliers sont organisés (cuisine, danse, création de monstres et de costumes) avant la Grande fête mortelle du samedi avec déambulation et concert.
EN FRANCE IL Y A UN CÔTÉ SOMBRE ET TRISTE (...) AU MEXIQUE, EN OCTOBRE, LES CIMETIÈRES SONT COLORÉS, LES GENS VIENNENT Y PIQUE-NIQUER, C'EST JOYEUX TOUT EN ÉTANT SOLENNEL
Dans le sillage de ces soirées festives, on a aussi vu les programmation culturelles s'aventurer de plus en plus sur le terrain de la mort. Signes qu'au-delà d'un effet de mode, un besoin se fait sentir de s'emparer collectivement de ce tabou ultime qui nous laisse souvent bien seuls face à nos vertiges existentiels. Ces derniers mois à Toulouse, on a pu ainsi voir D.E.U.I.L (cie Popatex) à l'Espace Roguet dans le cadre du dernier Printemps du Rire, Vivant !, seul en scène écrit et interprété par Aurélien Zolli (cie du d barré) autour de la mort de sa soeur, ou encore Sur les rives, spectacle de danse dans lequel Fabien Perret réinvente le rite mortuaire. Au Théâtre de la Cité s'est également créée la pièce Et tout est rentré dans le désordre, pour laquelle Julie Benegmos et Marion Coutarel ont mené deux années d’enquête auprès des métiers du funéraire. Et au Garonne, on verra en décembre prochain Tout doit disparaître de Stéphanie Aflalo, récréation philosophique sur notre rapport à la mort. Pour la cie toulousaine Jean Balcon, parler de ce vaste sujet est bel et bien une quête. On lui doit notamment Mercutio, spectacle musical aussi émouvant que tordant joué à Jules-Julien et au théâtre du Pavé. Face à l'impréparation et au sentiment de solitude qui nous envahit en cas de décès d'un proche, cette dernière a créé « une sorte de cérémonie magique où l'on donne la parole à des morts, comme une fête où l'on partage des récits intimes », décrit Julie Duchaussoy, la metteuse en scène. « Quand on vient voir le spectacle, on passe une heure à penser à la mort, on réfléchit à des questions très terre à terre sur le sujet et finalement, on rit de choses terribles pour les transcender », poursuit-elle. Après Les Marginaux, présenté en novembre prochain au Sorano dans le cadre du festival Supernova, la cie Jean Balcon prépare déjà un autre spectacle sur la mort, encore plus profond et délirant.

LA MORT AUTREMENT
Le fait est que quand on commence à creuser le sujet, c'est comme si on avait détourné les yeux jusque-là, on découvre rapidement un océan d'initiatives visant à remettre la mort dans nos vies, et de la vie dans la mort. Connaissiez-vous les thanadoulas, métier en plein essor consistant à accompagner de manière non-médicale la fin de vie, la mort et le deuil ? Saviez-vous qu'il existe des sociétés proposant de pimper son cercueil ? Aviez-vous entendu parler de la forêt cinéraire d'Arbas, en Haute-Garonne, la toute première officielle permettant de déposer les cendres d'un défunt dans des urnes biodégradables au pied d'arbres sélectionnés ? Êtiez-vous au courant que des associations militent pour l'humusation (la transformation naturelle du corps en humus) ou pour une Sécurité sociale de la mort ? Mettre en réseau tous ces acteurs, c'est le but aujourd'hui de la Coopérative Funéraire Occitane. Créée à l'origine dans l'idée de mettre en place un véritable service de pompes funèbres, l'association a finalement revu son projet pour se concentrer sur la promotion de funérailles plus éthiques et écologiques. En misant notamment sur l'art et la culture. Parmi ses activités, la Coopfun a récemment organisé une expo ou un événement intitulé Le printemps des Cimetières à Terre-Cabade, une « halte de recueillement poétique et méditative ». Elle propose aussi régulièrement des Apéros mortels au Grand Bazar ainsi que des Book club mortels à La Librairie, des rencontres basées sur l'arpentage collectif d'un ouvrage, méthode issue de l'éducation populaire. « Généralement, les questions autour des funérailles nous tombent dessus au moment où l'on manque de discernement. Nous voulons permettre aux gens de penser à tout cela en amont, en réunissant les acteurs qui font autrement. La période Covid durant laquelle beaucoup de gens n'ont pas pu dire au revoir à leurs proches a été un déclic. Il y a un besoin de changer notre regard, de réenchanter la mort, c'est une question politique », insiste Joëlle Reynaud, membre de l'association.
ON PASSE UNE HEURE À PENSER À LA MORT, [...] ET FINALEMENT, ON RIT DE CHOSES TERRIBLES POUR LES TRANSCENDER
Pour mettre encore plus en lumière toute cette réflexion et toutes les propositions artistiques sur le sujet, on se dit alors qu'il manque dans les environs un festival mortel. Et bien figurez-vous que depuis peu, il existe. La première édition du festival À la vie, à la mort a eu lieu du 31 octobre au 2 novembre 2025 à Saint-Felix-Lauragais. Au programme : des conférences, des table-rondes mais aussi des spectacles, des concerts, des expos et des propositions osées comme un Funerarium des possibles ou un cercueil à selfie ! « Le défi était d'allier la réflexion, l'interactivité, à travers notamment l'art de rue, et le collectif, tout en s'autorisant le pas de côté joyeux et festif, présent dans d'autres cultures », retrace Alix Howard, célébrante et conseillère funéraire, cofondatrice du festival. Ouvrir la parole avant d'être confronté au problème, se remettre en tribu pour honorer quelque chose d'universel, tels sont les objectifs du festival et de Neuvième planète, l'association qui le porte, qui a dû dépasser les réactions épidermiques pour concrétiser son projet. « En réalité, quand nous avons commencé à présenter le festival, nous nous sommes rendues compte qu'il ne manquait pas grand chose pour que les gens racontent leurs expériences propres. Nous en avons tous. Historiquement, il y a eu une main mise de l'Eglise sur le sujet. Or, avec la sécularisation de la société, il y a une rupture qui n'a pas été comblée par le collectif », explique Caroline de Rauglaudre, autre cofondatrice, également consultante et conseillère funéraire. En attendant la deuxième édition du festival qui n'aura lieu qu'en 2027 (certainement à Toulouse), l'association se lance dans un nouveau projet audacieux : le premier Concours de Funérailles ! Une invitation à créer en équipe la cérémonie fictive la plus décalée, que ce soit pour un être cher, un animal de compagnie, un concept (le climat ?) ou un objet. Les 10 funérailles sélectionnées seront sur scène le 20 mars 2027 à Toulouse pour une journée de restitution festive et créative. « En parler ne fait pas mourir » résument les organisatrices. On dirait même plus, il y a de fortes chances qu'en parler aide à mieux vivre.
-------------------------------------------------------------
LES TOPS D'HALLOWEEN
DRAG OF THE DEAD
Une comédie qui mélange l'univers du théâtre, de la danse, du chant et du Drag queen.
Bascala (Bruguières) | sam. 31 oct. | lebascala.com
HOLY HALOWEEN
Holy Priest débarque au MEETT pour présenter le Holy Shit Show le plus flippant jamais imaginé.
MEETT | sam. 31 oct. | meett.fr
CLUTCHO' HALLOWEEN
Pour les 10 ans du Quai des Savoirs, on débarque notamment avec le festival Locombia et son tout nouveau sound system, pleins de performances et du maquillage sur le thème Dia de los muertos.
Quai des Savoirs | ven. 30 oct. | clutchmag.fr
DEPRESTIVAL CHAGRIN
Une semaine d'activités artistiques, douces, philosophes et humoristiques autour de la tristesse, de la mélancolie et de la dépression.
L'Astronef | du 28 oct. au 3 nov. | cafe-lastronef.fr
LES DISPARUS DE SAINT-AUBIN
Une aventure hybride entre escape game, enquête et jeu de rôle grandeur nature.
Place Saint-Aubin | du 30 oct. au 1er nov. | mysteryprod.fr
HALLOWEEN PARTY BALL
Vinii Revlon, figure emblématique de la scène Ballroom européenne présente une édition exceptionnelle du Halloween Party Ball à Toulouse.
Le Bikini | dim. 1er nov. | lebikini.com