Les plans Clutch du Weekend Clutch

Manifs & Répression : bons pour la casse

Publié le 23/10/2026

Alors que la Macronie tente d’interdire le droit de manifester après les mobilisations massives du 17 octobre, Clutch est parti fouiller dans ses archives dystopiques, pour en remonter des œuvres qui documentent la manière dont une société glisse dans l’autoritarisme. Recos en cinq actes et un bonus.

Sélection de Baptiste Ostré | Photo : Jin-Roh

 "Le fascisme n'est pas le contraire de la démocratie, mais son évolution par temps de crise"
Bertold Brecht



Acte I : la manif’
BATAILLE A SEATTLE (Stuart Townsend)

Acte de naissance médiatique du mouvement altermondialiste, la “bataille de Seattle” ressemble, presque, à une toute petite manif’ vue depuis 2026. Comparés aux 80 000 manifestants dans les rues de Toulouse le 17 octobre (selon les syndicats), ils étaient “seulement” 40 à 50 000 (toujours selon les syndicats) regroupés en contestation de la troisième conférence de l’Organisation Mondiale du Commerce, les 29 et 30 novembre 1999.

Mais tout y est déjà : les revendications réprimées, les flics-casseurs infiltrés, les black-blocs, le couvre-feu, l’état d’urgence. Il y a encore des leçons à tirer de ce premier acte qui a mis un terme au 20e siècle. L’acteur irlandais Stuart Townsend en a, lui, puisé le sujet de son unique réalisation, en 2007. Presque trop surchargée pour son propre bien, sa Bataille à Seattle à le mérite de multiplier les points de vue pour embrasser toutes les composantes de cet événement matriciel. 





Acte 2 : l’armée en renfort
BLOODY SUNDAY (Paul Greengrass)

Avant que sa mise en scène nerveuse et à l’arrachée ne fasse les grandes heures du cinéma d’action (la trilogie Jason Bourne), Paul Greengrass avait mis à profit son passé de journaliste pour reconstituer les événements du “dimanche sanglant”. En 1972, lors d’une marche pacifique pour leurs droits civiques, des civils catholiques irlandais sont pris pour cible par l’armée britannique, déployée sur place pour “assurer l’ordre”.
 
Bilan ? Un massacre : 14 morts, dont plusieurs mineurs. Un point de non-retour qui renforcera les recrutements de l’IRA et ancrera le conflit entre catholiques et protestants pendant près de trente ans.














Acte 3 : supprimer l’opposition
Z (Costa-Gavras)

Plus qu’un film culte ou énième chef d’oeuvre : Z a été, pour beaucoup d’entre nous, primordial dans la fondation d’une pensée politique. Le cinéaste Constentin Costa-Gavras adapte le roman éponyme de l’écrivain et diplomate Vassilis Vassilikos, lui-même basé sur l’assassinat du “docteur” et député d’opposition Grigory Lambrakis, en 1963 - meurtre qui aboutira à l’instauration de la dictature des colonels en Grèce (de 1967 à 1974).

Déplaçant la situation dans un pays plus ou moins fictif (on y parle Français, les acteurs sont Yves Montand et Jean-Louis Trintignant), Costa-Gavras donne à son film des atours universels. Modèle de thriller politique, il détaille étape par étape les conditions qui amènent un Etat à glisser dans la dictature. En commençant par la criminalisation de l’opposition.





Acte 4 : perdre tout espoir
JIN-ROH (Hiroyuki Okiura)

Autre oeuvre fondatrice, Jin-Roh invente un Japon alternatif post-Hiroshima, où la police et l’armée, travaillant conjointement pour mater des manifestations populaires et abattre un groupuscule “terroriste” nommé La Secte, se livrent en coulisses une guerre interne pour le pouvoir. L’armée peut compter sur sa Division Panzer, soldats d’élite combinants uniformes de la Wermacht et carapace blindée entre Terminator et Robocop. Jusqu’au jour où l’un de ces soldats perd pied lorsqu’une enfant se fait exploser sous ses yeux. Dressant un parallèle avec le Petit Chaperon Rouge, le scénario de Mamoru Oshii (Ghost in the Shell, Avalon) est d’une densité thématique et d’une profondeur politique aussi vertigineuses que dramatiques.

A noter : à l’époque de sa sortie, en 1999, l’animation japonaise était encore si peu considérée qu’un critique trouvera la formule “ce n’est plus du dessin animé, c’est du cinéma” pour résumer l’importance de l’oeuvre. Hasard ou coïncidence, ce fut aussi le dernier animé entièrement réalisé à la main. 





 




Acte V : Détruire les dernières poches de résistance
PUNISHMENT PARK (Peter Watkins)

Marche ou crève et Running Man (le livre, pas les films), deux romans de Stephen King, auraient tout à fait pu trouver leur place ici. Tout comme Battle Royale, déjà cité dans une autre liste. D’ailleurs, Punishment Park est peut-être bien le modèle de toutes ces œuvres. Après avoir traumatisé les spectateurs avec son téléfilm La Bombe, documentant les conséquences cataclysmiques d’une attaque nucléaire sur l’Angleterre, Peter Watkins imaginait à quoi ressemblerait une Amérique enlisée dans le conflit vietnamien si Richard Nixon avait déclaré l’Etat d’Urgence.

Arrêtés manu-militari, des étudiants, militants des droits civiques, féministes, anarchistes et autres objecteurs de conscience sont jugés par un tribunal populaire avant de se voir offrir un choix : exécuter leur peine ou tenter leur chance à Punishment Park. Dans ce camp d’entraînement réservé aux policiers et aux militaires, en plein désert, ils devront survivre trois jours et traverser 85 km pour atteindre le drapeau américain (tout en étant pourchassés par les petits soldats, ça va de soi).

Conjuguant critique politique et médiatique, le cinéaste britannique convoque une forme documentaire avec un casting composé de non-professionnels, choisis pour leur proximité avec leurs personnages, auxquels il laisse une liberté d’improvisation. Un dispositif qu’il portera à son acmé en recréant les événements de la Commune, film fleuve de 345 minutes (!) qui devrait être enseigné dans toutes les écoles (et pas seulement de cinéma).




 


Bonus - Acte VI : l’effondrement dans la joie 

SOUTHLAND TALES  (Richard Kelly)

Une société de surveillance de masse, des humoristes qui résistent contre une police raciste, un gourou de la tech new-age qui invente un nouveau carburant (le “karma-fluid”), un acteur de film d’action et une actrice porno qui écrivent un scénario prophétisant la fin du monde, un casting improbablement pop (The Rock, Sarah Michelle Gellar, Justin Timberlake, Sean William Scott). Auréolé du succès de Donnie Darko, le scénariste et réalisateur Richard Kelly se noie dans un film dont les coutures pètent de partout. C’est à la fois un grand film de science-fiction parano à la Philip K. Dick, une teenage-comédie, un film d’action apocalyptique, une critique de l’administration américaine sous George W. Bush (Trump n’était pas encore passé par là).

L’univers de Southland Tales est tellement chargé que Richard Kelly en a proposé des extensions en comics pour qu’on puisse s’y retrouver. Or, c’est justement dans ses excès que le film est à son meilleur. ça part dans tous les sens, c’est foutraque, déjanté, parfois idiot, incroyablement généreux. Oui, c’est impossible de tout comprendre à ce bordel, mais hé, c’est la vie qui veut ça, non ? 

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