Blocus des lycées : travellings et gros plans sur les révoltes étudiantes
Classes surchargées, manque d'enseignants, locaux vétustes, emplois du temps pressurisés, angoisse de l'orientation et de la précarisation, harcèlement, racisme... Face au manque de moyens généralisé de l'Education Nationale, les lycées se mobilisent depuis fin septembre. Et ne reçoivent, en retour, que la violence répressive des forces de l'ordre. Une situation qui nous a rappelé quelques œuvres sombres de notre histoire.
Sélection de Baptiste Ostré | Photo : If... (Solaris Distribution)
Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers, et vous me parlez travellings et gros plans. Vous êtes des cons !” Impossible d’oublier la colère légendaire de Jean-Luc Godard tentant de réveiller les consciences du festival de Cannes en mai 1968. Une intervention qui aboutira justement à une annulation historique cette année-là, preuve sans doute que JLG était dans le vrai. Pour autant, en ce mois d'octobre 2026, Clutch choisit de soutenir les revendications des lycéen.nes en parlant travellings et gros plans. Toc.

Livre
L’ECOLE EST FINIE (Maylis Adhémar)
Il n’y a pas d’âge pour se sentir révolté. Pas d’âge pour être habité par la sensation de ne pas avoir sa place dans un monde aux règles confuses, oppressantes, violentes. Jeune enfant de 9 ans dans les années 90, Al étouffe dans sa famille et subit les brimades d’une institution scolaire encore convaincue que l’éducation est synonyme de punitions corporelles. Nous sommes dans un petit hameau près de Port-Vendres, dans les Pyrénées-Orientales, et Al va orchestrer sa révolution en créant l’ACE ou Association Contre Ecole. Mais il va aussi découvrir qu’une autre éducation est possible grâce à son papy, ancien élève de Célestin Freinet, fondateur dans les années 1920 - avec sa compagne Elise Freinet - de la pédagogie du même nom, centrée sur l’expression-libre des enfants, développant la créativité et la pensée complexe.
Des techniques qui n'ont pas été au goût de tout le monde dans une France pré-Vichyste autoritaire et obscurantiste. Troisième roman de la Toulousaine Maylis Adhémar après Bénie Soit Sixtine sur l’intégrisme catholique et La Grande Ourse sur la réintroduction de l’Ours dans les Pyrénées, L’école est finie invite à réfléchir sur le système éducatif et ses alternatives.
A lire : L'école est finie, la lutte des classes - notre entretien avec Maylis Adhémar.

Film
BATTLE ROYALE (Kinji Fukasaku)
On quitte l’école primaire pour passer directement au collège. Que se passe-t-il lorsqu’un système entier se retourne contre sa jeunesse ? Adapté d’un roman éponyme, le film Battle Royale y apportait une réponse sous la forme d’une magistrale claque cinématographique. Une classe de troisième y est sélectionnée au hasard pour s’entretuer trois jours durant sur une île isolée, sous la surveillance de maître Takeshi Kitano. Sorti en 2000, le film de Kinji Fukasaku est rapidement devenu culte par son emploi de la musique symphonique et son ultra-violence sans concession. Il accuse surtout des adultes tellement dépassés et effrayés par leur jeunesse que leur seule réponse consiste à les forcer à se massacrer les uns les autres, poussant ainsi la logique capitaliste de la compétition jusqu’à son aboutissement final.
Le fils de Kinji Fukasaku tournera trois ans plus tard Battle Royale : Requiem. Une suite trop bancale et confuse pour tutoyer son modèle mais qui pousse le discours politique encore plus loin dans la subversion.

Film
IF… (Lindsey Anderson)
Avant If…, les œuvres sur la jeunesse en rébellion existaient déjà. Cette jeunesse avait les traits de James Dean dans La Fureur de Vivre et, avant cela encore, des quatre collégiens de Zéro de Conduite de Jean Vigo, tourné en 1933, jugé “anti-français” (vous avez bien lu) et censuré jusqu’en 1946.
Le climax de If… rend d’ailleurs un hommage assumé à Zéro de Conduite, montrant ainsi comment la répression scolaire s’est perpétuée en Occident à travers les décennies. Palme d’or à Cannes en 1969, le film de Lindsay Anderson a été tourné au moment même des événements de 1968, référence qui ne vaut pas uniquement pour le Joli mois de Mai français mais pour des mobilisations ouvrières et étudiantes qui se sont embrasées un peu partout sur la planète cette année-là - une convergence des luttes XXL -.
Nous en sommes en Grande-Bretagne, dans une école privée ultra-sélective, à mi-chemin entre la prison militaire et la secte religieuse où les humiliations et la violence sont constantes. Marquant les débuts du jeune acteur Malcom McDowell, le futur Droogie d’Orange Mécanique, If… montrait déjà un système social basé sur une hiérarchie rigide, obsédée par la soumission des plus jeunes à ses desiderata. La contestation de l’ordre établi se transforme en insurrection presque mythologique, une guérilla radicale entourée d’une aura de fantasme romantique.
Documentaire
LE GHETTO EXPERIMENTAL (ou l'Université pour quoi faire ?) (Jean-Michel Carré & Adam Schmedes)
Le lycée terminé, pour accéder aux études supérieures encore faut-il avoir un diplôme en poche. Ou pas. Enfouie dans le bois de Vincennes, une Université expérimentale accueillait des salariés non-bacheliers avec la conviction que tout le monde devait avoir droit d’accéder aux études supérieures.
Opposés à la manière dont les examens comme le baccalauréat se transformaient en matière à reproduction sociale, les étudiants de mai 1968 manifestaient justement pour modifier les critères de sélection à l’Université. Un an plus tard, la création de l’Université de Vincennes sera l’unique réponse de l’Education Nationale en ce sens, avant que le Maire de Paris, Jacques Chirac, n’y mette un terme en 1980, en la rasant au bulldozer en pleine nuit, bien à l’abri des regards.
Sur Arte, la série comique Camarades tente de faire revivre l’effervescence politique et culturelle de cette aventure unique en France. On lui préfèrera néanmoins “Le Ghetto expérimental ou L’université pour quoi faire ?”, documentaire tourné entre 1969 et 1972 au cœur même des premières années d’existence de Vincennes. Un film de Jean-Michel Carré et Adam Schmedes interdit d’antenne sur le service public depuis 50 ans mais disponible sur la plateforme Ciné Mutins, de la coopérative cinématographique Les Mutins de Pangée.