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WILFRID LUPANO : Scénario grande !

Publié le 03/11/2026

[EXPOSITIONS / RENCONTRES] Odyssud et autres lieux à Blagnac | du 12 nov. au 6 mars 2027 | odyssud.com

De novembre à mars, Odyssud et la ville de Blagnac célèbrent Wilfrid Lupano à travers des expositions, rencontres, spectacles, ateliers, animations et temps festifs. L'occasion de rencontrer un scénariste de BD incontournable à l'oeuvre aussi drôle qu'ancrée dans la réalité. Profondément humaine. Interview.

Propos recueillis par Nicolas Mathé

Une exposition sur un scénariste, ce n'est pas commun...

Jusque là, j'avais toujours refusé car c'est quasiment impossible de faire en sorte que ça ne finisse pas en accrochage de planches avec des placards de textes explicatifs indigestes. Là j'ai été surpris car il s'agit d'un temps fort au long cours qui couvre la totalité de ce que je fais : BD, cinéma, jeu de société... Il y a un côté fourre-tout avec des rencontres et des moments conviviaux. J'ai aussi été intéressé car le projet vient d'une institution du sud-ouest. J'y vis et travaille depuis longtemps, j'ai vécu à Toulouse et beaucoup d'auteurs avec qui je bosse sont aussi dans la région, ce qui permet de les convier. Et puis ça fait quand même 25 ans que je fais ce métier, c'est arrivé au bon moment.


Justement, comment devient-on scénariste de BD ?

Par hasard, il n'y a bien sûr pas d'école. J'ai toujours écrit, raconté des histoires, et à 28 ans, il se trouve que je connaissais des dessinateurs qui m'ont demandé de l'aide. De moi-même, je n'aurais jamais su comment m'y prendre, ne serait-ce que pour démarcher un éditeur. Avant la BD, j'écrivais notamment des scénarios de jeu de rôle, la meilleure école pour développer l'imaginaire même si ça n'apprend pas le rythme et le momentum nécessaires en BD. La narration, je l'ai apprise au doigt mouillé, en lisant beaucoup. J'ai grandi avec la BD donc je ne partais pas de zéro non plus.


Il y a une légende à Toulouse selon laquelle tu serais le fondateur du regretté bar Le Filochard. Une bonne école aussi, le fait d'être derrière le comptoir ?

Oui c'est vrai, j'ai cofondé le Filochard. Je suis né dans les bars et je les fréquente toujours beaucoup. Les troquets de quartier, qui sont en voie de disparition, avaient ceci d'incroyable qu'on y trouvait une mixité sociale qu'on ne retrouvait pas ailleurs. Des endroits où on baisse ses défenses sociales et on lâche un peu les chevaux. Des laboratoires humains qui ont évidemment nourri mon travail. 


Dans ton parcours, on imagine que le succès des Vieux Fourneaux a été une étape majeure  ?

Incontestablement, c'est un succès fulgurant inattendu, un phénomène rare en BD. Dès les premiers tomes, on se retrouvait dans les tops ventes dans lesquels il n'y avait que des séries vieilles de 40 ans, hormis peut-être L'Arabe du futur. C'était d'autant plus surprenant et agréable que nous avions imaginé ce projet à deux avec Paul Cauuet et que nous avions décidé de prendre pas mal de contrepoints. Déjà par rapport au faut que 80% des couvertures de BD représentent des personnages solitaires, plutôt jeunes. Et que quand des vieux sont présents, le comique se fait souvent à leur dépend. On trouvait ça pas très moderne, on voulait faire de nos vieux les principaux acteurs. Enfin, on avait aussi identifié le fait qu'en BD, les personnages ne vieillissent pas. Pour notre projet, cela aurait été malhonnête de parler du 3ème âge sans laisser passer le temps.


Un tel succès auprès du grand public malgré un fond très politique et engagé, c'est quoi le secret ?

Avec Paul Cauuet, nous avions d'abord envie de faire une série sur la difficulté de la transmission, sur ce que l'on lègue à la génération suivante. Le sujet est en plein dans l'actualité et d'ailleurs dans le prochain tome (à paraître le 13 novembre, ndlr), on parle des lycées. Ce n'était pas prémédité mais il se trouve que quasi tous les tomes de la série ont trouvé un écho étonnant avec l'actualité. Pour répondre à ta question, le secret c'est de respecter l'accord tacite de la BD comique franco-belge. On y vient avant tout pour le divertissement, la rigolade, l'évasion. Si tu ne respectes pas ça, tu n'arrives pas à garder des gens qui ne sont pas d'accord avec toi, à créer de l'empathie. Il ne faut pas lâcher ça sinon on part dans un cours magistral militant et on rate le coche. L'aspect politique est présent mais pas central. Ce sont les trajectoires personnelles et le portrait de société qui prennent le dessus. Une ligne de crête très compliquée à tenir surtout dans des tomes de 54 pages avec quatre personnages principaux. 


L'expo aborde notamment la relation scénariste / dessinateur, comment toi tu l'envisages ?

Un projet peut naître de différentes manières mais de plus en plus, ce sont les dessinateurs qui viennent vers moi et ce que je mets au dessus de tout, c'est la rencontre, la relation humaine. Quand on décide de collaborer, je fournis à mon dessinateur un scénario entièrement écrit avec les dialogues. Mon travail est de susciter des images dans la tête du dessinateur qui me fait ensuite des propositions de croquis d'ambiance et c'est là que je vois si on s'est compris. On passe alors à la phase story-board, soit chaque planche, case par case. C'est une sorte de matière molle qu'on travaille ensemble et après ça, je n'interviens plus.

 

Il y aura aussi plusieurs rendez-vous liés à l'aventure The Ink Link, tu peux nous en dire un mot ?
Avec Laure Garancher, cofondatrice de l'association, nous avions fait le constat que beaucoup d'associations et d'ONG souhaitaient passer par le dessin pour expliquer ou vulgariser mais ne savaient pas forcément à qui s'adresser. Et de notre côté, on connaissait beaucoup de supers auteurs et autrices qui avaient envie de mettre leur travail au service de causes. The Ink Link est donc une sorte de plateforme de rencontres qui, depuis ses débuts, a participé à des projets partout dans le monde : BD mais aussi fresques murales, clips animés... Surtout, ce que nous défendons, c'est de toujours intégrer, dès l'étape de la création, les populations auxquelles sont destinées les projets, l'idée n'est pas du tout de débarquer dans une logique colonialiste.


Est-ce que tu envisages d'écrire pour d'autres supports que la BD ?

Oui je suis totalement dans cette démarche de diversification. J'ai un roman en prévision dans un univers fantaisie, burlesque. J'écris aussi pour une compagnie de théâtre de marionnettes et j'ai touché au cinéma avec les adaptations des Vieux Fourneaux. Une expérience, qui de loin, ressemble à la BD, mais qui de près, mobilise énormément d'autres problématiques. En BD, il y a quand même cette grande liberté que les personnages font toujours ce qu'on leur dit.